Travail illégal : Les Roumains ont trouvé la formule magique
Pays d’immigration de longue date, la France de ce début du siècle est la terre d’accueil de plus de 4 millions de personnes étrangères. Rien qu’à Paris, un habitant sur six est un étranger, selon la Mairie. Dans cette catégorie, il y a aussi les 60.000 Roumains vivant en France (Institut National Roumain des Etudes Economiques et Statistiques) Parmi eux, le chercheur Dana Diminescu (Maison des Sciences de l’Homme) estimait le nombre de Roumains travaillant illégalement à 10.000. Il y a ceux qui résident, ceux détachés temporairement, ceux qui font partie prenante des «ressources naturelles du pays».Leurs revenus apportent, sur le plan macro-économique, des liquidités en devise et comblent ou réduisent les déficits commerciaux dans un pays qui rame pour entrer dans l’Union Européenne. Pour eux, la France n’est pas un choix aléatoire, au contraire, l’Hexagone est devenu un pays rêvé. Les écoliers grandissent avec le Français comme première langue étrangère. Les premières migrations roumaines d’études vers la Sorbonne datent d’après la Révolution française. La Roumanie est en train de s’inventer un autre mythe. Le mythe du diplômé bac plus 5 qui travaille comme carreleur hors la loi à Paris gagne de l’ampleur, avec le manque de perspective comme causalité. «Impossible n’est pas français ! » disait Napoléon. La paraphrase est valable pour les Roumains venus dans le pays de l’empereur à la recherche de leur bonheur. Leur transhumance semble inscrite dans leurs gênes, de telle manière que les chercheurs internationaux se sont mis d’accord pour donner un nom à ce phénomène. La «navette du travail » désigne aujourd’hui ce qu’Emmanuel Kant aurait nommé des ayants droit au «foyer domestique»…Sa typologie date de 1795.
12 millions d’euros par an quittent la France destination RoumanieL’Organisation Internationale des Migrations considère que la moitié des 900.000 roumains qui travaillent dans l’Union Européenne sont employés au noir. Faire des statistiques en se basant sur les flux migratoires est un travaille herculéen. Pour la France, néanmoins les donnés font état de quelque 12 millions d’euros net annuel transférés vers la Roumanie. Ce n’est qu’une goutte d’eau dans la dizaine de milliards de dollars transférés ainsi dans le monde.
Pour comprendre ces personnes qui quittent leur pays et leur médiocre salaire de 180 euros mensuel, il faut puiser dans leur désespoir. Ils arrivent en France comme touristes ou comme étudiants et ils restent sur place les trois mois octroyés par la Convention Schengen. Ils travaillent au noir, sans pour autant se faire expulser. Ils mettent de l’argent de côté puis ils retournent dans leur pays natal (les spécialistes affirment que les immigrés temporaires repartent au plus tard dans les dix ans) où leur argent est investi dans des sociétés de prestations de services. Le gouvernement roumain les aide en devenant malléable. Longtemps, les transferts migratoires ont été considérés comme un signe de faiblesse du système de développement endogène, aujourd’hui cette « manne »financière est dirigée officiellement vers des secteurs productifs.
Le mécanisme par lequel la matière grise du pays se liquéfie en menuisier est simple. Pour 50 euros par jour, tout Roumain devient un cheval de labour dans le bâtiment et pour 24 euros par jour, toute Roumaine trime comme Cendrillon. En économisant leurs ressources, ils mettent de côté environ 1000 euros par mois, au prix d’une vie sacrifiée, dans une chambre qui fait 7 mètres carrés, avec les toilettes sur le palier, mangeant du riz et des pâtes. Une famille venue de l’Est peut s’acheter son propre appartement en Roumanie au bout de deux ans passés à Paris. L’argent gagné dans des secteurs d’activité que les Français répudient, tels que le bâtiment, les services aux particuliers… part en Roumanie via Western Union, par la Poste (le mandat postal et les banques traditionnelles). Les migrants mobilisent aussi leurs amis, les relations personnelles ou ils apportent eux-mêmes cet argent à l’occasion des visites. Les biens en nature sont encore un moyen de transférer l’argent, car l’immigré est aussi un précieux consommateur des biens high-tech.
Raisons et solutionsLa migration est devenue une industrie mondiale qui génère des revenus importants, pour l’employeur local comme pour le pays d’origine. Pour le premier, le migrant est avant tout un travailleur convenable : il n’a pas de charge sociale, ni d’assurance, ni de remboursement en cas d’accident. Le travail qu’il réalise conformément au contrat tacite est conforme aux exigences, dans le temps voulu et avec le moindre coût. L’argent gagné par l’émigrant circule en nature, il engraisse le PIB roumain qui, par son augmentation, fait monter le PIB européen.
D’après le Ministère Roumain du Travail les émigrants roumains, légaux et illégaux, sont le plus grand investisseur du pays, après les investisseurs étrangers. Les gains envoyés en 2002 étaient de 2 milliards d’euros, soit 3,37 % du PIB. En 2003, la somme a doublé représentant 6% du PIB. Les émigrants diminuent de moitié le nombre de chômeurs, ils reviennent au bercail forts de leurs expériences, leur niveau de vie augmente, leurs dépenses aussi.
La France devient une école de vie pour les futurs dirigeants roumains. Outre les liens d’interdépendance entre le pays d’accueil et le pays d’origine, il y a aussi des perdants. Pour encourager les retours le président roumain a promulgué une nouvelle loi concernant le régime de la libre circulation à l’étranger, du 1 février 2006. Cette dernière ne permet plus la saisie des passeports par la Police de Frontière. Les 67.000 roumains qui se sont trouvés dans cette situation verront leurs documents restitués. Désormais, c’est le juge d’instruction qui a le pouvoir de décider une éventuelle restriction. Si les douaniers roumains ne vont plus punir en cas de dépassement de durée, les autorités étrangères seront dans leur droit de le faire. Les Roumains estiment que cette mesure va éradiquer la corruption aux douanes. C’est un geste qui ne peut que rapporter de l’argent a l’Etat Roumain, qui ouvre ses portes, tout en mettant la balle dans le camp de l’UE, libre à elle de saisir les clandestins et de les renvoyer.
Pour l’Etat français, les solutions sont soit la régularisation(la migration du travail représente actuellement seulement 5 % des flux migratoires selon le ministre Nicolas Sarkozy en 2005), les expulsions. ou l’attente. Il y a des leçons à tirer car «ce qui nous irrite chez les autres peut nous aider à nous comprendre nous même»(Jung). Pour que les travailleurs au noir existent, il y a aussi des facteurs déclencheurs. Un pays riche avec un déficit de main d’œuvre attirera des personnes en provenance d’une région avec un chômage sectoriel et un salaire bas. L’existence des «3D» : travaux Difficiles, Dégoûtants, Dangereux, ne fait qu’aggraver les choses. Dans de telles conditions, trouvables en France, la bosse migrationelle (enchaînement temporel de forte hausse de l’émigration suivi par une inversion progressive des courants amenant finalement a une immigration nette) ne fait que suivre une sinusoïde. Le travail souterrain est aussi ancien que la prostitution. La signification remonte au temps des guildes, quand les associations du métier réglementaient le travail en exigeant qu’il se fasse à la lumière du jour. Si le monde est un théâtre et la vie est un rêve, la trame n’aurait pas de consistance sans les émigrants. Ce mal nécessaire est récurant dans une France qui est depuis le Moyen Age terre de prédilection pour les émigrants et les exilés politiques. Rappelons-nous que le sculpteur Constantin Brancusi est arrivé à Paris à pied. Trois milles kilomètrent au profit d’un mouvement de va et viennent, pour un mal nécessaire mais, souvent, désagréable. Les Roumains, comme les Français, chérissent à peu près les mêmes valeurs, ils ferraient n’importe quoi pour que leur famille vive mieux. Même de travailler au noir…
Iulia Badea-Guéritée
Encore Félicitations !
les "petites histoires" sont toujours plus intéressantes que l'histoire...
Et je suis certaine de vous relire très rapidement par ailleurs et avec grand plaisir.
Bonne continuation,