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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /2009 14:14

La ville va bientôt se réunifier. C’est l’intuition de Liselotte Hamm, chanteuse franco-allemande, peu avant l’ouverture du Mur. Après sa chute, les premiers Allemands de l’Est découvrent Paris le 25 novembre 1989.

Puis les premiers Alternatifs quittent Kreuzberg pour Berlin-Est. La chute du mur, c’est la fin de la dictature et le début de la liberté.

 

 

Par Laurent Leblond, cet article a été publié dans le numéro spécial Eté du magazine Paris-Berlin


Comment oublier ces discussions passionnées la nuit, à Berlin-Ouest sur les terrasses de la Grollmann Strasse, près de la Savigny Platz, au printemps 1989 où la chute du Mur était  inimaginable?  Quelques mois plus tard, alors que cette chute n’est pas encore certaine, Liselotte Hamm, chanteuse franco-allemande, lance sans hésiter : «Il faut vite chanter Berlin divisée, car la ville va bientôt être réunifiée». C’est le 21 octobre 1989, dans mon émission de France Culture sur «L’Europe au quotidien : la pluralité culturelle».

Une pluralité culturelle que découvrent les premiers Allemands de l’Est arrivés à Paris dès le 25 novembre. Car les cars de l’agence de voyage ouest-allemande Jungblut Reisen, installée en Hesse, emmènent à Paris les habitants de la RDA. Jusqu’alors, ils n’avaient pas le droit d’aller dans un pays de l’Ouest. Ce samedi matin-là, huit cents Allemands de l’Est ne peuvent cacher leur émotion. En famille ou avec des amis, de la frontière polonaise aux côtes de la mer Baltique et aux villes de Thuringe, ils viennent de toutes les régions de la RDA. Depuis Eisenach, la ville natale de Jean-Sébastien Bach, ils ont voyagé toute la nuit pour enfin découvrir Paris. Ce soir, ils repartiront de même pour leur pays, après quelques heures passées sur les bords de la Seine qu’ils croyaient encore inaccessibles récemment.

«Quelques jours après la chute du Mur, afin de leur réserver un accueil chaleureux, j’ai créé l’association Les Cars de la Liberté », explique Dorothée Roussel, Berlinoise et petite-fille du dernier maire du Grand Berlin unifié en 1947, Ferdinand Friedensburg. Les membres de l’association offrent aux visiteurs d’un jour un petit déjeuner à leur arrivée et les guident ensuite dans la capitale. Mais, faute de ressources suffisantes, ils ne peuvent leur permettre de prendre le métro, ni même d’entrer dans un musée pendant leur après-midi libre.

Malgré le prix très bas demandé par l’agence de voyage ouest-allemande (60 marks de l’Ouest), la dépense occasionnée par le déplacement représente deux mois du salaire moyen en Allemagne de l’Est en novembre 1989 (800 marks de l’Est). En attendant des jours meilleurs, les Allemands de l’Est doivent donc se contenter d’une visite extérieure des monuments de Paris. Puis les cars les emmènent à Montmartre en passant par le boulevard Rochechouart. En voyant là de nombreux Africains, les Allemands de l’Est disent avec enthousiasme : «Les habitants de tous les pays devraient avoir le droit de se déplacer librement à travers le monde.»


PARIS, LA FACE CACHÉE DE LA LUNE

Le parcours les mène aux Champs-Elysées, à l’Opéra, au Louvre, à la Concorde et au Champ-de-Mars. En fin d’après-midi, tous se retrouvent place de la Concorde avant une nouvelle nuit de voyage. Ils sont sur le point de repartir jusqu’à la frontière de l’Allemagne de l’Est, où les douaniers seront heureux de constater qu’aucun des passagers n’a faussé compagnie au reste du groupe. Alors, un jeune de 25 ans confie, bouleversé : «Avant cette journée, Paris était pour moi la face cachée de la lune.» Pour les Allemands de l’Est, la chute du mur signifie la fin de la tyrannie et la liberté.

C’est aussi le cas pour les Berlinois de l’Est, qui ne pouvaient avant se rendre dans l’autre partie de la ville, et pour les Berlinois de l’Ouest, dont le nombre de passages à l’Est était limité auparavant. Pourtant, à la fin du mois de décembre 1989 à Berlin-Ouest, peu de choses semblent avoir changé depuis la chute du mur sur la ligne de métro aérien  traversant la forêt de Grunewald. La ligne a conservé toute sa poésie, avec les jeunes montant dans les vieux wagons avec leurs vélos. Au centre de la ville, où le mur demeure ancré dans les esprits, sa chute est mal vécue par une partie de la population. A l’Ouest, il s’agit surtout des marginaux de Kreuzberg, qui vivaient sous son ombre et commencent à s’installer à l’Est : la scène alternative se déplace partiellement à Prenzlauer Berg, à Hackerscher Markt et sur l’Oranienburgerstrasse, près du quartier juif. Dès janvier 1990, des Alternatifs occupent dans cette rue un immeuble en mauvais état puis y restent avec l’accord du Sénat de Berlin. Dans ce lieu appelé «Tacheless », on peut alors voir des films, des sculptures, écouter des concerts de rock et même assister à des messes noires. A Berlin-Est, la chute du mur constitue un choc pour les nombreux fonctionnaires du régime communiste, qui restent habitués à un rythme beaucoup plus lent.

 

L’ARGENT NE COMPTAIT PAS

La fin du mur touche aussi beaucoup les jeunes artistes de Berlin-Est que le régime n’aidait pas. Ils habitaient souvent à Prenzlauer Berg, haut-lieu de la scène artistique en RDA, dans des appartements en très mauvais état mais presque gratuits. «Nous vivions dans un monde où l’argent ne comptait pas et où régnait une chaleur et une affection inimaginables, qui ont presque disparu», expliquait en janvier 1990 Christoph Tanner, 36 ans, organisateur de concerts de rocks et critique d’art. Cet aspect là de l’existence en RDA était positif, mais dans un régime totalitaire, où les nombreux artistes subventionnés par le Parti connaissaient l’aisance et les dirigeants communistes avaient un niveau de vie beaucoup trop élevé par rapport au reste de la population.

Les graffitis et les peintures qui l’ornaient ne peuvent faire regretter le mur hideux qui étouffait Berlin. Sa chute permet enfin de se déplacer librement au-delà de minuit. Il est possible de ne plus se limiter à l’Ouest, où l’atmosphère du café Einstein, l’un des lieux de rencontre des intellectuels, reste très animée. Il est sympathique de terminer la soirée à l’Est, à Prenzlauer Berg , sur la charmante Kollwitz Platz, où un public plus étudiant se serre dans un décor des Années 30 à la Restauration 1900. Décidément, Berlin n’est pas la ville de l’harmonie mais des contradictions les plus vives. Ces contradictions expliquent son bouillonnement cuturel qui la rend passionnante.  


Journaliste spécialisé dans les relations franco-allemandes et les questions européennes, d’abord collaborateur de France Culture et de la rubrique Europe du Monde, Laurent Leblond travaille pour la rubrique politique du magazine ParisBerlin, les Dossiers du Monde et intervient dans l’émission Kiosque international de RFI.

Il est l’auteur de deux livres :

-«Le couple franco-allemand depuis 1945, chronique d’une relation exemplaire», Le Monde Editions, traduit en allemand aux édition de l’université de Leipzig

-«La civilisation allemande », Hirlé, Strasbourg.

 

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