L’histoire des relations entre la Turquie et l’Union européenne est celle d’un mistigri que des générations de politiques européens se sont passé de main en main depuis quarante ans environ. Dans la continuité de l’élargissement de l’Europe à dix pays, en plein retour à l’esprit des croisades, alimenté par la paranoïa américaine, et à la faveur des changements sociétaux que connaît que la Turquie, il fallait bien qu’un jour la question revienne, si l’on ose dire, sur le tapis. Tout est marché de dupes dans cette histoire. À commencer par un constat rarement évoqué et qui, à lui seul, montre l’ambiguïté des prises de positions des Européens. La Turquie est depuis des lustres membre à part entière du Conseil de l’Europe. Et à quoi sert cette noble institution dont le grand public ignore tout ? En particulier « à défendre les droits de l’homme. favoriser la prise de conscience de l’identité européenne fondée sur des valeurs partagées et transcendant les différences de culture ». Ainsi l’Europe d’hier, pour qui l’ennemi était rouge, courtisait la Turquie quand l’Europe d’aujourd’hui fait du croissant turc un condensé de ses soucis. On peut comprendre que les dits Turcs l’aient mauvaise, comme on dit.
Cela n’enlève pas à Ankara ses responsabilités et ses devoirs de mise en conformité à « la lettre et à l’esprit européen ». Le problème n’étant pas que tel ou tel obstacle vienne obérer les chances des Turcs de rejoindre à moyen terme l’Europe, c’est plutôt la somme des problèmes qui contribue à en poser un : des journalistes emprisonnés, les droits des femmes oubliés, les droits des minorités bafoués, la question de Chypre ignorée, la reconnaissance des massacres arméniens éludée... Une chose est sûre, les peuples européens ne sont pas prêts à admettre que le processus de décision européen étant le fruit d’un compromis, autant de sujets fassent l’objet de fâcheries de la part des Turcs, sans réelle envie d’en débattre. Le sort de ces négociations paraît toutefois à en croire certains experts déjà scellé et la question semble juste de savoir comment faire passer la pilule : un partenariat privilégié semblant faire office d’"Europe placebo" préféré.
Espérons pourtant que les Turcs aient la chance d’expliquer leurs objectifs, leurs réformes et leur vision d’une Europe qui les compte. Et que les Européens puissent ainsi prendre leur décision en conscience. Sinon, ce juste pourparler entre l’Union européenne et la Turquie pourrait conduire à un « juste pour parler » aux yeux des citoyens qui feraient, une fois de plus, le constat dans les débats européens d’une cacophonie antidémocratique.
Stephen BUNARD, vice-président France de l'AJE.
Pourquoi et comment adhérer à l'AJE, par Jean Quatremer