Jean Quatremer, président de la section française de l'association des journalistes européens, bien que retenu à Bruxelles par l'actualité européenne, a transmis ce discours, diffusé lors de la remise du 5ème prix Louise Weiss.
"Cette remise du prix Louise Weiss, un prix créé en 2005 par la section française de l’Association des journalistes européens, avec le soutien du secrétariat d’Etat aux affaires européennes, intervient à un moment particulier de l’histoire européenne.
C’est, en effet, le soixantième anniversaire de l’acte fondateur de la construction communautaire, la déclaration Robert Schuman. C’est un moment de vérité pour l’œuvre accomplie depuis 1950. L’Union et la zone euro sont entrées dans une tourmente sans précédent qui met à l’épreuve la solidité de ses institutions, la volonté politique de ses Etats membres, de ses citoyens et la validité des choix opérés.
Car les gouvernements européens n’ont pas été capables de prévenir une crise pourtant prévisible faute d’avoir eu le courage d’aller plus loin dans leur intégration. Depuis Maastricht, peu de chose ont été accomplies, le rejet du traité constitutionnel européen par la France a marqué un vrai coup d’arrêt à la construction européenne. Le traité de Lisbonne n’a été qu’un cautère sur une jambe de bois, l’élan ayant été brisé comme le montre la crise actuelle.
Si les marchés attaquent aujourd’hui sans grand risque d’être punis, c’est parce qu’ils savent que l’Europe n’est qu’un grand marché, certes doté d’une monnaie unique, mais sans direction
économique et politique unifiée.
Les Etats ont voulu préserver au maximum leur souveraineté, persuadés qu’une simple coopération intergouvernementale suffirait à pallier l’insuffisance des structures fédérales. Ils se sont
gravement trompés : les engagements du pacte de stabilité n’ont pas été tenus, la stratégie de Lisbonne est un échec patent. La seule institution qui su réagir dans cette crise, ce n’est pas un
hasard, a été la banque centrale européenne, l’organe le plus fédéral de l’Union (avec la Cour de justice).
En revanche, le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement a systèmatiquement été en retard, écopant comme il le pouvait, préparant la guerre précédente. S’il y a bien un échec
européen, il est là, pas ailleurs.
Il a fallu attendre d’être au bord du gouffre pour qu’enfin, vendredi soir, les chefs se décident à franchir un pas supplémentaire en autorisant enfin le lancement d’emprunts européens et en
lançant la réforme de la gouvernance budgétaire et économique européenne. Il est dommage qu’il ait fallu attendre le paroxysme d’une crise pour que les Etats comprennent que c’est en partageant
davantage leur souveraineté qu’ils pèseront dans le monde. Car le prix à payer par les citoyens sera lourd. Ce soixantième anniversaire de la déclaration Schuman pourrait donc marquer la relance
du projet d’intégration communautaire, qui ne s’achèvera que par la mise en place d’un véritable fédéralisme européen, même si le mot fait peur à certains.
C’est ce chemin chaotique, mais ô combien passionnant, qu’il revient aux journalistes d’expliquer aux citoyens.
Le journalisme européen que veut promouvoir l’Association des journalistes européens ne se résume pas au journalisme bruxellois, comme le montre la diversité des récipiendaires du prix depuis
cinq ans. Ce prix Louise Weiss veut récompenser les meilleurs d’entre nous, ceux qui ont réussi, selon le jury, à faire progresser la compréhension des formidables enjeux de la construction
communautaire, une construction qui passe par tous les Etats membres et futurs Etats membres. La construction de l’Europe, c’est aussi la construction d’une société, d’un espace politique, et
d’une mémoire commune."
Jean Quatremer, président de l'AJE France
et correspondant de Libération à Bruxelles
Pourquoi et comment adhérer à l'AJE, par Jean Quatremer