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Déporté à l’âge de 21 ans au camp de Buchenwald (Allemagne), non loin de la ville de Weimar et de l’arbre de Goethe, l’intellectuel Jorge Semprun revient dans son dernier ouvrage Une
tombe au creux des nuages – Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui, sur ses discussions avec celui qui fut son professeur de sociologie, Maurice Halbawchs, dans l’un des baraquements du
camp. Un échange qui a nourrit des réflexions et une série de conférences sur la « mémoire du mal ».
L’ouvrage est plus qu’un simple recueil de textes des conférences prononcées par J. Semprun en Allemagne de 1986 à 2005, « années qui marquèrent une rupture profonde avec le cours de l’histoire »
et l’établissement de nouveaux paradigmes et de données souvent imprévisibles.
Résistant, communiste, ministre de la culture de Felipe Gonzalez, romancier, Jorge Semprun, qui aime à dire que « sa patrie est le langage », est tout cela à la fois. Mais il est également
l’homme du Grand voyage rescapé de Buchenwald, de l’horreur des camps nazis, et qui ne cesse depuis de s’interroger sur cette notion de « mal radical » chère à Kant, ainsi que sur la
signification de la barbarie des totalitarismes.
Semprun, pour qui Weimar est au cœur de l’Europe, livre ainsi dans Une
tombe au creux des nuages une vision globale de l’Europe, qui ne s’appuie pas seulement sur des critères culturels ou géographiques, mais sur le sens de l’histoire et le devoir de mémoire. Pour cela, il s’appuie très largement sur le texte d’Edmund Husserl, La philosophie dans la
crise de l’humanité européenne, écrit en1935, « moment où se nouent aussi bien les destins collectifs des européens que le destin personnel du philosophe ».
En cela, Semprun, le philosophe, et des romanciers tels qu’Hermann Broch ne nous donnent pas la clé de l’avenir de l’Europe. Mais ils nous renseignent sur l’Europe en tant qu’entité spirituelle, issue de l’héritage de la philosophie grecque et de l’apport judéo-chrétien qu’à reçu le continent. Ainsi pour Husserl, « la crise de l’existence européenne ne peut avoir que deux issues. Ou bien le déclin de l’Europe devenue étrangère à son propre sens rationnel de la vie, la chute dans la haine spirituelle et la barbarie, ou bien la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie, grâce à un héroïsme de la raison qui surmonte définitivement le naturalisme. »
Ces propos qui peuvent sembler abstraits de prime abord ne peuvent que nous éclairer sur le contexte actuel de l’Union européenne et sur les choix de nos gouvernants, mais également des institutions européennes. Dernier exemple en date, l’achoppement des négociations sur le budget 2011 et la médiocrité de certaines querelles. Et Husserl de nous rappeler que « le plus grand danger pour l’Europe est la lassitude ».
Optimiste enfin, Jorge Semprun nous enseigne qu’il importe toujours de ne pas oublier le passé. En effet, “l’Europe d’aujourd’hui dépend beaucoup de ce qu’on a réussi ou qu’on n’a pas réussi à faire hier”. A lire absolument en ce moment donc ; une crise peut être moteur de l’histoire si les hommes savent ne pas renoncer et faire preuve de lucidité.
Hilde Spinely
Membre des Cabris de l’Europe
Une tombe au creux des nuages
Jorge Semprun
Editions Flammarion, collection Climats
A lire également sur le sujet :
L’homme européen (2006), écrit avec Dominique de Villepin
L’écriture ou la vie (1994)
Illustration : lithographie de Leo Haas (1901-1983), qui survécut aux camps de Theresienstadt and Auschwitz (source).
Article publié originalement par Europe27-Etc, "magazine indépendant qui a pour objet l’actualité européenne.
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