Pourquoi et comment adhérer à l'AJE, par Jean Quatremer
“La Transnistrie? C’est où?” Réponse classique quand on raconte notre voyage à Tiraspol et Bender, capitale et autre ville importante de ce pays. Dans cette région séparatiste de
la Moldavie, souvent appelée “plaque tournante de trafic”, “trou noir” ou“dernier bastion soviétique en Europe”, les habitants essayent d’élire un nouveau président.
Avion jusqu’à Bucarest, train de nuit jusqu’à Chisinau, voiture jusqu’à Tiraspol...pour les si rares témoins d’une élection présidentielle qui a eu lieu le 11 décembre dans ce pays,
autoproclamé indépendant en 1990 au moment de l’éclatement de l’URSS, ce voyage ressemble à un retour dans le temps. Comme une errance volontaire, une fois les ‘chaussures européennes’ changées
dans la gare d’Ungheni - à la frontière roumano-moldave on change les roues du train pour poursuivre le trajet sur les rails soviétiques - sur les traces de Lénine et de ses acolytes. Comme les
autres 83 journalistes accrédités difficilement, sur 300 demandes, nous avons étés témoins de la chute du père fondateur du pays, Igor Smirnov, qui a subi une défaite. Ses deux opposants majeurs,
Yevgeny Shevchuk et Anatoli Kaminski, se retrouveront le 25 décembre lors du second tour du scrutin, car aucun d’eux n’a eu les 50 % plus 1 nécessaires pour une victoire absolue.
Détenue pour prise de photos non-autorisée
Etant donné que le pays n’est reconnu par aucun pays ni organisation internationale, il va de soi que les journalistes étrangers sont vus avec suspicion. Et l’entrée dans ces contrées relève à la
foi du domaine ubuesque comme du fantastique. Pour passer la ceci dite frontière avec la Moldavie, il faut disposer d’une accréditation de presse qui n’est délivrée qu’au bout de douze jours
minimum. Dans notre cas, le défi était double: non seulement le ministère de l’Information devait donner son autorisation, mais aussi le bureau central électoral de la capitale, Tiraspol. Et
celle-là ne fut accordée qu’après un formulaire traduit en russe expliquant le but du voyage de presse, la durée du séjour, l’adresse personnelle de notre rédacteur en chef et cetera... Mais le
tour n’était toujours pas joué: la veille de notre déplacement, notre fixeur moldave (parlant russe, roumain et anglais) apprend que la procédure vient de changer: Il nous faut également deux
photos d’identité pour notre carte d’identité de presse.
Tout ça pour seulement une journée sur place, à peine une dizaine d’heures, étant donné qu’y passer la nuit relève d’un parcours du combattant, sauf si on souhaite passer une nuit en prison. Cela
semble une fiction mais il faut se méfier: le jour du scrutin, une journaliste moldave de Radio Free Europe a été détenue pendant trois heures au
commissariat de Tiraspol pour prise de photos non-autorisée. Raison: son accréditation n’avait pas encore été tout à fait validée. Notre fixeur, afin d’éviter ce genre de ‘désagréments’, avait
bien fait de nous préciser que le fameux Soviet Suprême, où siège le parlement, ne peut être photographié que d’un seule angle...
Un journal aux couleurs du drapeau transnistréen
En tant que région postsoviétique où la loi est faite par le président sortant, Igor Smirnov (photo de gauche), on pourrait se demander s’il existe vraiment une liberté de la presse.
Question légitime dans une zone d’effervescence média avec un nombre impressionnant: 20 titres imprimés, 5 radios, 5 postes de télévision, pour seulement 500 000 habitants. Selon Marina
Alexandrovna, correspondant pour l’édition transnistréenne du journal russe Komsomolskaya Pravda, la presse peut “s’exprimer librement” au sein de son journal et les autorités
ne semblent pas entraver son travail. Mais un bref regard sur le portail web de sa publication, aux couleurs du drapeau rouge-vert, suffit pour comprendre son
orientation nationaliste et pro-russe. Ainsi, tout le monde ne partage pas l’avis d'Alexandrovna. Eugène Abramov, étudiant basé à Tiraspol mais suivant une formation de journalisme à distance à
l’Université de Saint-Pétersbourg, raconte qu’il a personnellement subi la censure lors d’un stage au sein d’une chaîne de télévision locale. On lui avait fait comprendre qu’il “valait mieux
ne pas trop critiquer le président”. Or, cet étudiant déçu avait fini par quitter le service politique intérieur pour le service société, où ses propos étaient moins contrôlés. Pour lui,
cette première expérience professionnelle a donné le ton. L’’exemple le plus saillant du manque de liberté de la presse est sans aucun doute le cas de Ernest Vardabean, journaliste moldave qui
fut emprisonné pour “trahison et espionnage”. Rien d’étonnant que Abramov s’est inscrit à l’Université de Saint Petersburg, dont le diplôme lui permettra de trouver facilement un emploi de
journaliste en dehors de la Transnistrie: en Ukraine, en Géorgie, en Russie, où le climat journalistique n’est toutefois pas plus avantageux...
D’ailleurs, en Transnistrie, des 20 journaux seulement trois se disent “indépendants”. Le journal Chelovek I ego prava (“l’homme et ses droits”) à Tiraspol est un d’entre eux; ses
enquêtes sur des violations de droits de l’homme ont coûté à son rédacteur en chef des intimidations physiques et psychologiques, rapportées par
l’OSCE. Tous les autres journaux sont financés et contrôlés par l’Etat ou ont des liens étroits avec les autorités, comme un des plus anciens, Dnestrovskaia Pravda, “la vérité
transnistréenne”. En vérité, les analystes ont tendance à voir dans ce foisonnement de petits médias sans ressources propres et viables un atout pour les autorités en place. Il leur permet de
véhiculer leurs messages où elles veulent, quand elles veulent.
Aucun bousculement
En tant que journaliste néerlandaise basée à Paris, j’étais étonnée de voir à Tiraspol à quel point il était facile de m’approcher de Smirnov et de le photographier (voir la photo illustrant cet
article). Mais surtout, les journalistes présents (dont la plupart étaient issus de l’Europe de l’Est, sauf quelques médias occidentaux comme Euronews et notre site, Presseurop)
ne se sont pas basculés, ne se sont pas précipités comme auraient fait les médias dans n’importe quel autre pays occidental. J’aurais même pu lui poser des questions si j’avais parlé le
russe...Les journalistes ont calmement patienté que Smirnov glisse son bulletin de vote et quitte la salle pour lui poser des questions. L’attitude des journalistes vis-à-vis du chef d’Etat est
marquée par une réserve physique aussi bien que verbale. Elle est symbolique de l’emprise du pouvoir sur les médias, mais aussi de l’esprit postsoviétique d’un peuple que n’a connu comme
président que le père fondateur de la nation, imprégné d’humilité et de respect pour celui qui - jusqu’à présent - garantit leur indépendance et le soutien de la Russie. Rien d’étonnant,
affirme Alexandr Cliuicov, d’Imedia, une agence de presse moldave spécialisé dans les analyses et les commentaires. “Les gens ordinaires
ne s’expriment pas, ils ont un grand respect, voire peur du pouvoir. Ils ne sortiraient jamais de la vie leur appareil photo devant leur chef d’Etat!”
“Un corps étranger dans notre pays”
Intéressante est aussi l’attitude de la presse moldave, qui a suivi très peu et avec parcimonie cette élection: “Si on suit et si on transmet des infos, on risque de cautionner ainsi
l’existence de l’Etat”, nous a-t-on été spécifié. Certains, comme Sorina Ştefârţă, rédactrice en chef web du quotidien moldave Timpul, ne
s’intéressent guère au conflit avec leurs ‘voisins transnistréens’. A la question de savoir pourquoi Timpul ne couvre pas les présidentielles, elle nous répond: “Pourquoi je m’y rendrais?
Qu’est-ce qu’on peut raconter de nouveau? Même si Smirnov est remplacé, ce sera un nouveau Smirnov”. Selon elle, la Moldavie ferait mieux de se débarrasser de cette région séparatiste.
“C’est un corps étranger dans notre pays, il s’agit vraiment d’un autre peuple. L’indépendance serait mieux pour tout le monde”. A son avis, elle dit à haute voix ce que tout le monde
pense en Moldavie, y compris la classe politique. “Moi-même j’ai peur d’aller là-bas. On n’est jamais sûr de ce qui peut arriver en tant que journaliste moldave”. Un statut d’autonomie
au sein de la Moldavie? Ştefârţă n’y croit pas: “Je ne pense pas que la Moldavie puisse entretenir la Transnistrie comme le fait la Russie à présent”. (Il faut savoir que pour les
Transnistriens, le gaz russe est gratuit et les retraités transnistréens touchent un complément de l’Etat russe.) Le manque d’amour est réciproque: les autorités ont refusé aux médias
audiovisuels moldaves toute connexion télé par satellite lors des élections présidentielles, ce qui montre le climat de méfiance mutuelle.
Judith Sinnige et Iulia Badea Guéritée, Presseurop.eu
correspondance de Transnistrie
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