Association des journalistes européens

Répondre à la violence des mots

 

On peut détester les caricatures mettant en scène un Mahomet belliqueux. Mais nous devons tous être d’accord sur une même chose : on ne répond pas à la violence des mots ou des dessins par la violence des armes. Dans une société, la liberté d’expression remplace la loi de la jungle. S’il est vrai que la religion musulmane est injustement déformée, s’il est vrai que la culture arabe est sous-estimée, rabaissée, simplifiée, c’est par le débat qu’il faut lui rendre sa juste place. Les manifestations, on peut parler de déferlement de haine, qui ont suivi la publication des caricatures dans un quotidien danois et reprises par d’autres publications en Europe, ne sont pas admissibles. Et si les mots ne suffisent pas, alors il y a le recours à la Loi.

  Les manifestants qui se sont attaqués aux représentations européennes dans les capitales arabes se trompent de cible. L’Europe est aujourd’hui un bouclier contre les intégrismes, et naturellement contre les intégrismes anti-arabes ou anti-musulmans. Ceux qui accusent l’Europe et attaquent ses bureaux oublient que l’Union européenne a inscrit dans son projet de constitution une Charte des droits fondamentaux qui reconnaît un droit absolu, celui de pouvoir pratiquer la religion de son choix. Et le Conseil européen qui a inscrit dans les attributions de l’Union européenne celle de lutter contre les discriminations, a adopté deux Directives qui protègent aujourd’hui toutes les victimes de racisme et donnent à ceux qui sont discriminés au nom de leur religion, de leur origine raciale ou de leurs opinions, un droit absolu, reconnu dans les législations de tous les pays européens, et opposable jusque et y compris devant la Cour européenne de Justice. Cette liberté d’expression qui nous protège contre n’importe quel totalitarisme, protège, bien sûr, les pratiquants de la troisième religion d’Europe, les musulmans. On connaît les risques de totalitarisme. Au nom d’un Occident chrétien, les idées racistes gagnent du terrain dans les pays européens. Mais aujourd’hui le totalitarisme est rendu impossible par l’Europe elle-même. Les Traités signés par les Etats européens ne permettent plus à un pays gagné par une forme de fascisme, le droit d’exclure et d’interdire une religion et sa pratique.   Contre des caricatures, qu’on peut sans complexe trouver inadmissibles, il y a d’autres armes à utiliser que celle de la violence. Nous, journalistes, préférons celle du débat d’idées et de l’enquête au cœur d’une religion mal connue des Français et des Européens. Mais il y a aussi le bouclier d’une justice européenne qui protège chacun de nous des excès d’autrui. Utilisons ces armes nouvelles de la liberté d’expression et faisons, une fois pour toutes, taire les autres qui ne servent qu’à alimenter de nouvelles caricatures.

 

Régis VERLEY, Président France de l'Association des Journalistes Européens www.ajefrance.com

Tribune parue dans le quotidien Métro le mercredi 8 février 2006.

Mar 7 fév 2006 1 commentaire
La fatwa contre Salman Rushdie, c'était il y a 17 ans. A l'époque, l'ensemble de l'intelligentsia européenne (sinon Mrs.Thatcher) avait réagi avec fermeté pour défendre un écrivain né musulman et qui avait commis, aux yeux des islamistes, le double crime d'apostat et de blasphème. Nous l'avons défendu pour signifier aux islamistes qu'il était hors de question de les laisser appliquer leur loi (religieuse) à l'encontre de personnes qu'ils reconnaissent comme relevant de leur juridiction (parce que nées musulmanes) hors des terres sur lesquelles s'exerce leur cruel contrôle. Nous l'avons défendu pour signifier aux personnes qui fuient, en Europe, la persécution religieuse qui sévit chez eux, que nous ne les abandonnerions pas aux couteaux des égorgeurs. Nous l'avons fait parce que nous étions fiers des valeurs de tolérance, de liberté intellectuelle et de respect des droits de l'homme, qui nous ont valu la nature démocratique de nos régimes - ainsi que la prospérité matérielle qui en est la conséquence. Car il n'y a pas de place pour le développement matériel là où des dogmes venus du fond des âges interdisent le progrès de la connaissance.

 

Cette fois, et après quelques précédents inquiétants (dont le meurtre de Théo Van Gogh), on s'en prend à des non-musulmans, créant et travaillant en Europe, et on prétend appliquer à l'encontre des Européens dans leur ensemble le principe de la responsabilité collective. Or, à quelques exceptions près, nos intellectuels se taisent, terrifiés ou complaisants. C'est préoccupant. L'histoire, celle de l'Europe des années 30 notamment, nous enseigne qu'on ne doit jamais se dérober face à une escalade dans l'agression. L'apeasement ne vaut pas mieux face aux islamiques que face aux hitlériens. Parce que "la faiblesse est une invitation faite aux barbares" (Alexandre Wat). Si nous sommes incapables aujourd'hui de nous dresser pour proclamer les valeurs fondatrices de notre Europe : esprit de libre examen, droit à la critique religieuse, séparation du politique et du sacré, respect du pluralisme des opinions et des croyances - ne nous étonnons pas, demain, de devoir incoporer à notre droit des éléments de plus en plus indigestes de la charia...

Ne nous laissons pas intimider. Nous n'avons aucune leçon à recevoir, en matière de presse, de la part de pays qui pratiquent la censure et persécutent les croyants des religions non musulmanes. La liberté religieuse est totale en Europe, y compris pour les musulmans, et c'est une excellente chose car l'islam, notamment dans sa version la plus critique(Averroes), fait partie de notre héritage culturel. Mais l'irréligiosité et l'athéisme doivent pouvoir continuer à bénéficier de la même tolérance que les religions. C'est à nos Lumières que nous devons nos démocraties.

 

Ce qui est terrifiant, c'est le manque de solidarité des autres Etats européens (à part l'Allemagne, avec Angela Merkel) alors que des barbares brûlent des ambassades européeennes. La France aurait-elle peur ? On attend un mot de soutien de la part du président de la République. Les peuples civilisés respectent les représentations diplomatiques - même celle des nations ennemies. Les détruire constitue un acte de guerre. Nous devons nous montrer solidaires d'une petite nation européenne, démocratique et tolérante, le Danemark. Nous devons relever la lâcheté qui consiste à s'attaquer à cette petite nation - et non aux Etats bien armés et capables de représailles, comme les Etats-Unis ou la Russie...  Nous devons manifester avec ce pays notre solidarité européenne. Demain, qui sait combien nous pourrions avoir besoin à notre tour de cette solidarité.

 

Brice Couturier
Brice Couturier - le 08/02/2006 à 16h44