Cet entretien exclusif, réalisé par Natacha Rajakovic, est publié dans le numéro 126 de «Politique Internationale», l’une des revues de politique internationale les plus influentes du monde francophone depuis plus de 30 ans et dirigée par Patrick Wajsman (mention ajoutée à la demande de la revue). L'AJE en publie des extraits en avant-première.
Le 10 janvier 2010, à l'issue du second tour de scrutin, le candidat du Parti social-démocrate Ivo Josipovic a été élu Président de la République de Croatie avec 60,29 % des suffrages. Son adversaire, Milan Bandic, maire de Zagreb et dissident social-démocrate, s'est incliné avec 39,74 % des voix. En prêtant serment le 18 février 2010, Ivo Josipovic est devenu le troisième chef de l’État croate depuis l'indépendance obtenue en 1991, après Franjo Tudjman (1991-1999) et Stipe Mesic (2000-2010). À 52 ans, M. Josipovic est non seulement le plus jeune président de la Croatie, mais également le premier à n’avoir jamais été emprisonné pour ses activités politiques.
Natacha Rajakovic— Vous avez appartenu à la Ligue des communistes de Croatie de 1980
jusqu’à sa transformation en Parti social-démocrate. Comprenez-vous les interrogations que soulève, notamment au sein de l’Union européenne, la présence, à des postes à très haute responsabilité
comme le vôtre, d’anciens membres de ces partis communistes qui dominaient les pays de l’Est du temps de la guerre froide ?
Ivo Josipovic — Je n'ai absolument pas honte de mon passé. Je peux même vous dire que si j'avais la possibilité de revenir dans les années 1980, je referais la même chose ! Tout
d'abord, il faut savoir que l'histoire de la Ligue des communistes de Yougoslavie (dont la Ligue des communistes de Croatie était, comme son nom l’indique, la partie croate) n'est pas la même que
celle des partis communistes des autres pays d'Europe centrale. À la différence de ce qui se passait dans les États voisins, chez nous le Parti n’était pas inféodé à l’URSS. En outre, pendant la
Seconde Guerre mondiale, les communistes yougoslaves ont massivement résisté aux fascistes ; ils étaient indéniablement du bon côté. C'est un mérite indiscutable. Je ne nie évidemment pas que, à
la fin de la Seconde Guerre mondiale et plus tard, le Parti communiste (qui a pris le nom de Ligue des communistes à partir de 1952) a été tout sauf démocratique, pour employer un euphémisme.
Mais cette formation a connu une profonde évolution interne, ses positions ont changé. En 1980, quand j’y suis entré, la Ligue était très éloignée de l'image caricaturale du Parti communiste
dictatorial propre aux « pays de l’Est ». De plus, le système en vigueur en Yougoslavie, et donc en Croatie, était nettement différent de celui instauré dans les autres pays d'Europe de l'Est.
Certes, les dissidents étaient marginaux sur le plan politique. Il ne faut cependant pas oublier qu’une partie de l'opposition ne se distinguait pas particulièrement par sa nature démocratique
puisqu’elle état liée au fascisme issu de la Seconde Guerre mondiale…
C’est pourquoi, en Croatie, tout le monde ou presque est passé par la Ligue. On peut compter sur les doigts d'une main les hommes politiques croates qui n'en ont pas été membres. Bien sûr,
certains ont effectivement été en conflit avec le Parti, d’autres ont été emprisonnés, comme mon prédécesseur Stipe Mesic l'actuelle premier ministre Jadranka Kosor….
Il n’en reste pas moins que je ne vois pas pourquoi je devrais me sentir coupable de quoi que ce soit. Où est le problème ? Il ne faut pas se contenter de regarder un seul aspect des choses, le
monde n'est pas noir et blanc. Entre 1941 et 1945, il fallait faire la guerre contre les nazis, prendre le maquis, se battre. Les communistes l’ont fait. D’autres non…
N. R. — Selon, vous, qu'est-ce qui constitue, depuis l'indépendance de la Croatie, son plus grand succès
?
I. J. — Évidemment, le fait d’avoir sauvegardé l’indépendance de l'État tout en intégrant les normes démocratiques propres à l’Union européenne. Ce ne fut pas facile, mais nous y
sommes parvenus. Aujourd’hui, nous nous trouvons malheureusement face à un nouveau défi : la crise économique. De la fin des années 1990 à 2005, la Croatie semblait réellement décoller. On sait à
présent qu’il s’agissait d’un décollage en trompe-l’œil, basé sur des emprunts… Vu de l’extérieur, tout semblait positif. On voit maintenant que par bien des côtés, il s’agissait d’une pomme
pourrie !
N. R. — Pensez-vous qu'il s'agit là du plus grand échec croate depuis l’indépendance ?
I. J. — La transition économique et la privatisation des biens publics, qui ont été réalisées dans un contexte de guerre, ont non seulement constitué le plus grand échec
économique de notre pays mais également son plus grand échec moral, qui a introduit d’énormes inégalités au sein de la société. On a permis à des individus de s’enrichir de manière extrêmement
rapide et douteuse. Ainsi, on a transmis aux jeunes le message que la richesse s’obtient non par le travail, mais par des relations politiques et/ou criminelles, sans parler des conséquences qui
vont lourdement peser sur la société croate au cours des décennies à venir.
N. R. — Qui en porte la responsabilité ?
I. J. — Le pouvoir a toujours la plus grande part de responsabilité. Il est regrettable que le président Tudjman ait permis ces dérives dans le processus de privatisation. Il
était avant tout obsédé par l'indépendance de l’État en tant que tel. C'était son objectif essentiel ; il ne s’intéressait pas à la politique économique ni à l'économie en général. Il n'a pas pu
se rendre réellement compte de ce qui se passait. Je pense qu'à un moment il a été très influencé par une certaine oligarchie et par des personnes qui avaient des « doigts crochus ». Je regrette
également que pendant une longue période, la Croatie se soit encombrée du poids de crimes de guerre superflus. Même si l’on ne pouvait pas toujours les empêcher étant donné qu’à l’époque, ni les
institutions ni l’Armée n'étaient encore bien organisées, il aurait fallu que l’Etat réagisse et s’y oppose très clairement et bien sur, on aurait du traduire les responsables en justice le plus
rapidement possible.
(...)
N. R. — La Bosnie-Herzégovine inquiète beaucoup la communauté internationale. Le
système établi par les Accords de Dayton — selon lequel cet Etat est une Fédération composée de deux entités (la République Serbe et la Fédération Croato-bosniaque) et de trois peuples
constitutifs — semble inefficace et fragile. Certaines voix, notamment celle du président de l’entité serbe, Milorad Dodik, réclament de plus en plus ouvertement une séparation des trois
peuples.
I. J. — Je pense que pour notre sécurité nationale et pour notre économie, la Bosnie-Herzégovine constitue un défi énorme. Si cet Etat venait à connaître un nouveau conflit, il
est évident que la Croatie en serait affectée : les deux pays partagent une frontière de près de 1 000 kilomètres ; les Croates constituent 13 % de la population de la Bosnie Herzégovine ; et la
Croatie est son premier partenaire commercial.
Je me suis récemment rendu dans ce pays et j'ai été choqué de constater que de nombreux Croates qui y vivent estiment que Zagreb devrait résoudre leurs problèmes, en particulier celui d’une
nouvelle organisation constitutionnelle de la Bosnie et de l’égalité entre les trois peuples constitutifs. Ce n'est ni possible ni acceptable. Les solutions imposées de l'extérieur ne sont jamais
valables à long terme.
Bien sûr, la Croatie a l’obligation constitutionnelle de soutenir les Croates résidant à l’étranger. Mais nous devons également respecter la souveraineté de la Bosnie-Herzégovine. Dans ce
contexte, j’estime que notre rôle doit consister à aider les Croates qui vivent dans ce pays à définir précisément leur position concernant l’organisation de l’État bosniaque. Les Croates
d’Herzégovine voient avant tout la solution du problème dans la création d’une troisième entité, croate, qui aurait le même poids que les entités serbe et bosniaque. Les Croates du centre et du
nord de la Bosnie estiment eux qu’i faudrait réorganiser l’État de manière à ne pas les confiner à une éternelle position minoritaire. Le temps est venu pour que les Croates de Bosnie-Herzégovine
élaborent une plateforme commune qui, dans le processus de concertation avec les Serbes et les Bosniaques, garantira leur égalité tout en étant acceptable pour les deux autres
parties.
N. R. — Le modèle issu des accords de Dayton de 1995 est-il dépassé ?
I. J. — Les accords de Dayton ont eu une grande importance historique. Ils ont permis d’arrêter la guerre et de sauver de nombreuses vies. Il n’empêche que, aujourd’hui, le
système issu de ces accords apparaît usé. Quand les Croates de Bosnie-Herzégovine disent que, selon Dayton, ils ne sont pas des citoyens à part entière… ils ont raison ! Le système de Dayton
avait prévu une organisation de l’État en deux parties : la République Serbe et la Fédération croato-bosniaque. Les Croates se trouvent en grande partie au sein de la Fédération, mais ils y sont
minoritaires. Dans les faits, les mécanismes de Dayton n'octroient pas aux Croates les mêmes possibilités de définir et de défendre leurs intérêts nationaux qu’aux Serbes et aux Bosniaques. Le
système permet aux Serbes et aux Bosniaques de bloquer toute décision qui leur semble inéquitable ; les Croates, eux, n'ont pas cette possibilité. Il faudrait donc obtenir qu’un mécanisme
réparant cette injustice soit introduit.
Je voudrais cependant souligner que c’est aux trois peuples constitutifs de la Bosnie-Herzégovine qu’il appartient de travailler ensemble pour élaborer un cadre qui leur donnera satisfaction.
Aucune solution ne peut être imposée de l’extérieur. La communauté internationale ne peut qu’aider les Serbes, les Bosniaques et les Croates de Bosnie-Herzégovine à négocier ; mais elle ne doit
en aucun cas les forcer à accepter un système qu’ils n’auront pas créé eux-mêmes. Reste à savoir quelles personnes sont légitimes pour représenter ces trois peuples. Ces questions sont très
complexes, et les parties concernées devront faire preuve d’un grand sens des responsabilités. Il en va de l'avenir de millions de citoyens, et de celui de leurs enfants et
petits-enfants.
(...)
N. R. — Dans un entretien, vous avez affirmé ne pas craindre l’influence de la Russie
en Europe. Ne croyez-vous pas que ce pays, principal pourvoyeur d’approvisionnement énergétique de nombreux États européens, puisse tenter de profiter de la situation pour obtenir des avantages
économiques ou politiques ? La Croatie, qui n’est pas autosuffisante sur le plan énergétique, ne risque-t-elle pas de se retrouver l’otage du « grand jeu » entre la Russie et l’UE ?
I. J. — Une chose est sûre : la Croatie, qui est déjà membre de l'Otan et qui va prochainement adhérer à l'UE, a clairement opté pour les structures euro-atlantiques. Il en
découle certains devoirs et certains intérêts qui diffèrent parfois de ceux d'autres pays, y compris la Russie. Mais la coopération avec des pays tels que la Russie fait partie de l’ouverture de
la Croatie. La Croatie doit évidemment tenir compte de ses intérêts nationaux. Et, naturellement, il est dans notre intérêt de ne pas nous priver de sources d'énergie. Devons-nous, pour autant,
faire d’importantes concessions politiques aux uns et aux autres ? Certainement pas. La Croatie doit conserver une autonomie totale dans ce domaine et s’assurer que des intérêts politiques ne
soient pas masqués par la concurrence et de prétendus intérêts économiques.
(...)
N. R. — Le nouveau Commissaire à l'Élargissement, Stefan Fuehle, a déclaré qu'il ne
serait pas l'otage de quelque accord préalable que ce soit entre la Croatie et les institutions européennes concernant la date de l'adhésion. Quelle position allez-vous adopter à ce sujet
?
I. J. — Objectivement, la Croatie est très avancée dans le processus d’adhésion. J'espère que nous pourrons bientôt en convaincre l'UE et Monsieur le Commissaire. En tout cas, je
souhaite qu'il n'y ait pas d'obstruction politique de la part de pays membres à cause de problèmes bilatéraux. Pour le reste, nous ne décevrons pas !
L'auteur : Natacha Rajakovic est politologue, spécialiste des Balkans.
L'intégralité de cet entretien sera publié dans le numéro 126 de Politique Internationale.
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Pourquoi et comment adhérer à l'AJE, par Jean Quatremer