En ce mois de février 2013, l'actualité européenne se montre particulièrement riche. Et plusieurs articles méritent d'être signalés, car ils correspondent particulièrement bien aux problématiques
auxquelles s'intéresse l'AJE.
1. Commençons par le coup de gueule de Jean Quatremer, sur son blog "Coulisses de Bruxelles". Suite à l'affaire de la viande cheval découverte dans des plats
cuisinés "au boeuf",le correspondant de Libération à Bruxelles (et président d'honneur de l'AJE) pointe les "calembredaines" et rumeurs "totalement infondées" diffusées slors de l'émission
"Mots Croisés" et par une chronique de Daniel
Scheidermann.
"Lundi soir 11 février, lors de l’émission Mots Croisés de France 2 consacrée à ce scandale (éclipsé depuis par la démission du Pape), le journaliste Yves Calvi a ainsi été très affirmatif :
« vous êtes en train de nous dire que les normes européennes font que petit à petit les carrioles roumaines ne peuvent plus être utilisées sur les routes roumaines et les Roumains, qui ne mangent
pas de cheval, se retrouvent avec un stock de viande de cheval » lance-t-il à Perico Légasse, rédacteur en chef de Marianne (16ème minute de l’émission). Pourtant, ce dernier n’a pas mentionné
l’Europe dans ses propos, mais seulement une interdiction roumaine d’utiliser des carrioles sur les routes locales. Il approuve néanmoins : après tout, l’Europe responsable, hein, c’est probable.
Et personne, parmi les invités, dont le ministre Benoît Hamon, ancien député européen, ne le dément. Donc, si on suit Yves Calvi, il y aurait une directive ou un règlement européen (proposé par
la Commission et voté par les États membres et le Parlement européen) qui aurait spécifiquement interdit les carrioles en Roumanie" écrit Jean Quatremer.Et qui poursuit :
"Les spécialistes des questions européennes ont tout de suite compris que quelque chose clochait : a priori, l’Union n’a aucune compétence en matière de code de la route et plus généralement
en matière de droit pénal. Elle peut tout au plus proposer des mesures de coordination, mais en général l’échec est au bout du chemin au nom du principe de subsidiarité (cela a été le cas pour
l’harmonisation des vitesses sur les autoroutes). De plus, un texte européen imposant une norme à un seul pays, en l’occurrence la Roumanie, c’est tout simplement impossible : une norme juridique
européenne s’impose à toutes les situations identiques ou à personne. Enfin, un minimum de raison aurait dû alerter les journalistes : mon Dieu, pourquoi s’intéresser aux seules carrioles
roumaines ?"
Les réglementations européennes, une affaire de spécialistes donc ? L'équipe d'Arrêts sur Image s'interroge et souligne que "Quatremer
ne cite pas précisément ces "lignes directrices".
Pour lire le billet de blog dans son intégralité :
http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2013/02/lasagnes-au-cheval-leurope-coupable-forc%C3%A9ment-coupable-1.html
2. Moins polémique, la pratique du "journalisme européen" est régulièrement décryptée sur le blog "La comm'
européenne", qui s'interroge cette semaine sur "l'éditocratisation du journalisme européen". L'auteur, consultant en communications publiques, relève que "à l’issue du Conseil européen des 7 et 8 février dédié aux
négociations sur la programmation financière de l’UE pour 2014-2020, dont la principale conclusion est la baisse inédite du budget de l’UE, les réactions des correspondants de presse européens
semblent évoluer d’une approche traditionnellement neutre (informative et/ou éducative) vers un rôle plus engagé d’éditorialistes politiques". S'appuyant sur "une étude empirique
transnationale comparative portant sur 7 pays" détaillant les pratiques des journalistes traitant de l'Union Européenne, il constate une évolution vers un traitement plus politique : "C’est
bien peut-être cette sensibilisation traditionnelle des journalistes européens principalement destinée à informer et à éduquer le public qui serait en train d’évoluer avec des journalistes qui
agiraient plus ouvertement comme des journalistes politiques."
3. L'intervention française au Mali fait moins la Une des médias, mais le site Bruxelles2, spécialisé dans l'Europe de la
défense, passe en revue les apports de nos alliés européens et américains à l'opération Serval. Loin des clichés et de l'ironie facile que l'on a a beaucoup lus et entendus, il souligne que
"Sans l’apport précieux et couteux des Alliés, c’est bien simple, l’opération “Serval” n’aurait pas duré plus de 72 heures… et aurait couté beaucoup plus cher sans compter le risque
supplémentaire d’un acheminement trop lent sur place." Si "la timidité européenne est bien réelle", et les résistances nombreuses, il énumère les soutiens belges, anglais, néerlandais,
allemands aux forces françaises. Et conclut :"Additionnez, multipliez ! Et voyez si l’apport européen a été négligeable. Pour ma part, je le chiffre entre 60 et 100 millions d’euros dans le
premier mois ! Soit tout autant que l’engagement français annoncé par le ministre Jean-Yves Le Drian (70 millions d’euros)". Une approche que l'on n'a guère vu diffusée chez les journalistes
français.
4. Dans le chapitre "le pire de l'information européenne", la palme est attribuée
sans réserve au suivi du dossier "les Trolls de l'UE". Un premier article est publié par le très euro-sceptique journal britannique Daily Telegraph, qui
s'indigne d'un budget alloué par le Parlement Européen pour le suivi et le monitoring des "débats sur les réseaux sociaux et blogs qui ont la capacité d'attirer les médias et l'intérêt des
citoyens" ("public opinion monitoring tools" to "identify at an early stage whether debates of political nature among followers in social media and blogs have the potential to attract media
and citizens' interest" dans le rapport original.) Un an avant les élections européens, le Parlement européen s'inquiète des faibles taux de participation et de l'image publique de l'Union
Européenne. Un article critique des politiques de communication européenne, mais argumenté et étayé de documents de référence,bien que ne citant qu'un point de vue politique, celui de l'UKIP
(Parti pour l'Indépendance du Royaume-Uni, farouchement anti-européen).
Mais l'article est ensuite repris dans des supports francophones, qui ne s'embarrassent pas des précisions de Bruno Waterfield, et le
titre devient chez Agoravox "L’UE va financer des « trolls » pour contrer les
eurosceptiques en vue des élections de 2014". Avec une accroche ravageuse : on serait en présence de "la planification d'une campagne de propagande sans précédent, avant et pendant les
élections de juin 2014" avec "des outils de contrôle de l’opinion publique", avec des communiquants payés pour "se joindre aux conversations et de les influencer, par exemple en
fournissant des faits et des chiffres déconstruisant les mythes (...). Des fonctionnaires européens grassement payés pour troller sur Twitter et Facebook réussiront-ils à convaincre les
Grecs que plus d'Europe c'est la paix, ou les Espagnols que plus d'Europe c'est le plein emploi ?" On est bien loin du texte du Daily Telegraph, et le texte même de l'article est parfois
interprété de façon très large et traduit avec des erreurs grossières.
5. La critique des politiques de l'Union Européenne peut se faire plus sérieusement, et Euractiv.fr nous livre un bon exemple de fact-checking solide : reprenant les propos de
François Hollande sur le programme d'aide alimentaire qui aurait
été "préservé", Jean-Sébastien Lefebvre relève que derrière le propos apaisant, des réalités peu rassurantes apparaissent. "Dans la nouvelle configuration, les procédures d’allocation de l’argent
seront plus complexes. Comme tous les projets financés par le FSE et contrairement à la procédure précédente, un co-financement national sera nécessaire." Et note que le nouveau "fonds européen
d’aide aux plus démunis" disposera d'un milliard d'euros de moins que le programme précédent". (...) "De plus, la vocation du FEAD ne sera plus uniquement alimentaire. Il dépendra désormais de la
ligne de crédit dédiée à la réinsertion et pourra donc financer d’autres biens essentiels de première nécessité (vêtements, chaussures…). Le financement de l’alimentation devrait donc diminuer."
, alors que selon la Fédération européenne des banques alimentaires, "800 millions de repas ont été distribués en Europe en 2011, répondant ainsi aux besoins essentiels en produits de première
nécessité de 5,2 millions de personnes". Dans le climat général d'austérité et de montée de la précarité, on est là en présence d'une potentielle bombe sociale.
Fabrice Pozzoli-Montenay